samedi 31 mars 2012

Viennoiserie


La quatrième remorque de raisins fraîchement récoltés arrivait au chai dans l’humidité de cette matinée de vendange où les cuves en fermentation dégageaient des odeurs de levures et de fruits exotiques. Le vrombissement du moteur Perkins 4 cylindres s’imposait pour couvrir le rythme essoufflé mais gourmand du foulo-pompe Egretier et des percussions saccadées de la fidèle pompe Aspic-50-Pichonneau. Alain descendait du tracteur Landini pour retirer les sécurités de la benne à vendange et prendre un échantillon du moût.  Il était pile huit heures trente lorsque la Clio gris métallisé de la tante Madona se garait sous l’appentis. Elle sortit les mains vides de son véhicule, l’air accablé, elle se dirigeait d’un pas pressé en direction du conquet, où je passais la vendange.
- J’suis désolée mais y’a plus rien à Baignes ! J’ai fait toutes les boulangeries y compris les dépôts de pain, ils ont tous été dévalisés ! Y’a plus de chocolatines nulle par mon pauvre !
- Mais c’est pas possible ! Comment je vais expliquer ça à mes gars qui sont au taille depuis 6 heures du mat ?
Mado se replia vers sa demeure à quelques pas du chai, avec l’amertume de l'échec, elle avait failli à sa mission.
Alain avant de remonter sur son tracteur me regarda l’air surpris et d'un ton sévère me lança :
- Y’a pas d’chocolatines ce matin ?
- Si, si ça arrive… T’inquiète pas j’m’en occupe !
- Encore heureux qu’ya du café !
En effet, il y avait bien du café, le seul qui pouvait être bu par celui qui le faisait : Alain. Un café sombre et trouble comme on n'en trouve plus d’aussi mauvais dans les bistros de grand-mères.  Le marc de café, consistant et important dans le verre, une fois absorbé, comblait aisément le manque de croissants censé l’agrémenter. Un supplice à chaque gorgée qui vous faisait serrer les dents tout en fermant les yeux. L’avantage de cette boisson énergisante, c’est qu'après l’avoir ingurgitée, les yeux restaient ouverts pendant au moins 24 heures, ce qui laissait du temps pour faire quelques presses avant d’être atteint à nouveau par la fatigue et l’épuisement du travail répétitif.
Neuf heures trente quatre. Mon téléphone portable sonna. C’était Guy, le chauffeur de la machine à vendanger.
- Salut. J’ai un problème avec un couteau du ventilateur arrière droit. Il faudrait me porter un arbre et un couteau neufs ainsi que des silent-blocs de bras cueilleurs qui commencent à être nazes. Au fait, c’est normal qu'Alain ne m’ait toujours pas apporté les chocolatines ?»
 - Oui c’est normal… Enfin, non… T’inquiète pas j’m’en occupe ! Je te fais passer par Damien les pièces de la machine. A plus !
- Ouais merci et en même temps donne lui les chocolatines !
Quelques minutes plus tard, le portable sonnait de nouveau. C’était Daniel, le président de la Coopérative d'Utilisation de Matériel Agricole. 
- Allo Monsieur le président ?
- Hi my cousin ! How are you ? Ça va les vendanges ? Ça pisse ? On va faire le quota ? La vendange est belle ? Y’a du degré ? L’état sanitaire est encore acceptable ? Les fermentations se déroulent correctement ? Quelle levure utilise-t-on cette année ? Il fait beau en Charentes ? La machine marche bien ? Le moral des troupes est bon ? Combien de jours nous reste-il encore à vendanger ? Tu penses que ce sera fini avant Noël ?
- Rassurez vous monsieur le président, à ce niveau là tout va bien. Le problème c’est l’arrivage des chocolatines… Y’en a plus nulle part ! Les salariés ne vont pas tarder à déposer un préavis de grève s’ils n’ont pas leurs pains au chocolat rapidement ? Je ne  sais pas quoi faire ?
 - Écoute je ne peux pas grand-chose pour toi en ce moment car je suis à Chicago pour l’Outlook Conference. J’ai peur que si tu dois attendre mon retour pour trouver une solution à ce délicat problème alimentaire, il n’y aura plus grand-chose à ramasser dans les vignes.
- Ah, excusez moi monsieur le président… Mais dites-moi, lors de la dernière réunion CUMA, une enveloppe journalière avait été fixée pour l’achat des chocolatines. Est-ce que vous pensez que je peux dépasser le budget initial et trouver un substitut aux chocolatines comme des pains aux raisins par exemple ?
- Mais bien sûr cousin, on avait abordé ça sans trop de précision ! Rien n’a véritablement été figé, libre à toi d’improviser pourvu que tu contentes l’estomac des gars qui bossent. Mais attention quand même : Pas de caviar ni foie gras ! Reste raisonnable dans les dépenses et pense à remettre le ticket de caisse à ta sœur pour la bonne tenue des comptes de la CUMA car elle risque de faire encore pas mal de boulettes comptables cette année ! J’y pense maintenant… Tu n’as qu’à opter pour l’achat de chaussons aux pommes, c’est bon les chaussons aux pommes, il y a de la compote de pomme à l’intérieur, les gars vont adorer ! Je te laisse cousin, j’ai une conférence. A l’année prochaine cousin !
- Au revoir président...
Ni, une ni deux j’appelle ma mère :
- Allô maman ?
- Non, c’est Jeannette !
- Hé maman c’est moi ! J’ai un gros problème, y’a plus de chocolatines, il faudrait que tu ailles à Barbezieux chercher des chaussons aux pommes pour les gars qui commencent sérieusement  à s’impatienter !
- Des chaussons aux pommes ?
- Oui des chaussons aux pommes il a dit Daniel !
- Mais qu’est ce que Daniel a à voir là dedans !
- Cherche pas et va plutôt me chercher ce que je te demande s’il te plaît !
- Ok, mais t’es sûr que je ne prends pas des chocolatines aussi ?
- Des chocolatines… Je ne sais pas… Je ne sais plus si on a droit… Fait comme tu veux mais pense à me remettre le ticket de caisse !
- Oui et toi pense à me donner de l’argent un jour !
Une fois raccroché, le téléphone se mit à sonner de nouveau ; je regardai l’écran du mobile : Guenon. Je décrochai.
- Bonjour, c’est Kevin à Oriolles, j’ai reçu tes pièces de machine à vendanger. Tu peux passer les chercher, elles t’attendent sur le comptoir.
- Merci Kevin, dis moi Kevin, Tu ne vends pas des croissants par hasard ?
- Ah non, je ne fais pas encore ça ! Mais c’est une idée originale, je vais en parler à ma direction. C'est vrai qu'en période de vendange les clients ont souvent faim. J’ai remarqué que certains viticulteurs sous alimentés vont jusqu'à bouffer des cartouches de graisse alimentaire ! Tu as probablement raison avec des croissants ça devrait mieux passer ! A plus !
- Salut Kevin…
Trois quart d’heure plus tard, ma mère arriva les bras chargés de grosses poches de viennoiseries. 
- Alors, je te préviens, il n’y a pas de chaussons aux pommes pour tout le monde mais j’ai complété avec des pains aux raisins et des chocolatines.
Dans n’importe quelle situation, ma mère savait s’adapter et prendre les bonnes décisions. Quelle équipe ! Quelle réactivité ! Enfin nous étions sauvés et le mouvement social qui peu à peu s’affirmait allait vite se dissiper comme du botrytis au soleil.
Mon beau frère arrivait en pilotant nerveusement le 3700 Deutz-Fahr qui tirait sans broncher une remorque de vendange malmenée par une conduite un peu trop sportive à mon goût. Il ouvrit violemment la porte de la cabine du tracteur pour y laisser s'échapper les sons vibrants de l’autoradio qui délivrait dans une cacophonie assourdissante les informations de France Inter retentissant sous le hangar. Cet homme pourtant encore jeune, dans un futur proche, devrait finir assurément sourd pour ne plus avoir à entendre geindre ma sœur du matin au soir.
- Hé Loïc, ça te dit un pain aux raisins ?
- Hé rigolo, t’as vu l’heure ? Il est midi moins le quart, je benne la huitième remorque puis je vais bouffer chez ta mère ! T’es bien gentil mais ton pain aux raisins tu peux te le foutre là où je pense ! Pour moi, maintenant, c’est plutôt l’heure du rôti-frites ! T’es pas invité toi je crois… Dommage ! Au fait… Compte pas sur moi cette semaine, j’ai un métier moi !
Je comprenais alors à cet instant, qu’un homme pourtant habituellement calme et courtois, après avoir subi une frustration alimentaire au petit jour, dans la contrainte et l’assiduité d’un travail continu, pouvait se métamorphoser pour devenir un personnage irascible et tranchant comme la lame d’un Opinel n° 7 sur une tranche de rôti tendre. Privé du repas dominical familial et ancré devant le pupitre lumineux du pressoir pneumatique Busher, comme le capitaine courageux qui malgré la tempête demeure impassible et vissé sur le pont du navire en tenant solidement le gouvernail des deux mains, moi, j’avais surtout faim. J'extirpai un malheureux chausson aux pommes de la généreuse poche de viennoiseries et sans faire de manières n'en fis que trois bouchées ridicules. Après tout ce stress, pour me remonter le moral, devant l’heure de pressurage qui me restait à contempler, je me réconfortai avec les moyens du bord, en tirant au robinet dégustateur d'une cuve en cours de fermentation, du bourru chaud et acide !

Le cours naturel des choses

 
Mardi matin, deux personnes de l’équipe Chalvignac intervenaient dans ma distillerie. Ils arrivèrent à l’heure convenue, vêtus de leurs blouses blanches, ils se montrèrent dignes de leur profession. Dans le respect de la tradition, ils ôtèrent leurs chaussures et se signèrent avant de pénétrer dans ce lieu de paix et de recueillement. Comme la coutume l’exige, ils me demandèrent avant de procéder au changement d’organe si ma volonté était toujours intacte. Sans dire un mot, en regardant mes pieds, je me contentai d’acquiescer d’un signe de tête à la fois résigné et déterminé à poursuivre les débuts de cette douloureuse opération. Après voir accepté ce lourd contrat en apposant ma signature sur l’acceptation des travaux, le plus âgé de l’équipe de maintenance me demanda de me retirer et de les laisser commencer cette délicate intervention. En refermant la porte, je jetai un dernier regard sur les vieux portes-alcoomètres marqués par le temps et le rythme effréné du coulage des brouillis et des bonnes chauffes. A la lumière du soleil, je réalisai alors la cruauté de la vie. C’était le cycle infernal et funeste de l'existence, l’usure conduisait inexorablement vers la fin. Dans notre société de consommation, où la performance est le nouveau testament, lorsque les choses ne remplissent plus leurs fonctions premières, la finalité sans appel d’un tintement de cuivre rouge nous forçe à passer avec froideur notre chemin. Comme le son d’un tuyau en cuivre lâché par mégarde retenti dans une distillerie, les tragiques événements passent tout au long du coulage des chauffes. Mais quoi qu’il arrive, on n’interrompt pas l’activité de la distillation. En fin de soirée, les deux chirurgiens plasticiens se démenaient sans relâche dans leur tâche difficile. Du bureau, je surveillais leurs allers-retours, mon rythme cardiaque toujours soutenu par mon angoisse persistante me paralysait dans une attente interminable. C’est à cinq heures trente trois que les deux internes plombiers-chaudronniers sortirent définitivement de la grande salle de méditation en tenant chacun un porte-alcoomètre dans leurs mains qu’ils déposèrent avec soin et respect dans le fond de leur camion. Je courus comme un fou en direction du corbillard blanc pour dire une dernière fois au revoir à mes deux fidèles serviteurs qui allaient certainement finir recyclés dans une distillerie Antillaise. Dans la douleur je me raccrochais à cette hypothétique option, moins sordide et porteuse d’espoirs.
 
Après avoir remercié les chirurgiens croque-morts et laissé lentement partir l’ambulance de l’espoir, je regagnai la distillerie. Une fois passé la nef des barriques, arrivé face à l’autel de l’alambic, je pus enfin contempler le brillant chef-d’œuvre des artisans du cuivre. A ce moment là, mes nerfs lâchèrent et je me mis à pleurer sans retenue mes anciens partenaires devant la beauté de mes nouveaux alliés. Sans bien comprendre ce que je ressentais, un sentiment étrange entre joie et tristesse m'envahissait. Je devrais trouver mes marques. Bien sûr au début ce serait perturbant mais je savais déjà que la gnole qui en découlerait serait fine et subtile car c’était après tout le cours naturel des choses…

Acquis social



Ce soir, je sors avec les copains, c'est devenu un rituel le vendredi. Le vendredi soir "avec les copains" fait parti d'une attribution que je n'ai pu gagner qu'au prix de longues batailles de discussions et d'un acharnement continu à convaincre ma femme de me laisser de l'amplitude à ma traditionnelle soirée de beuverie. Pour ne rien vous cacher, cela n'a pas été chose facile et pour obtenir cette revendication, j'ai dû user de tous les stratagèmes y compris les plus bas du style "Si t'es pas contente t'as qu'à retourner chez tes parents..." mais en fait ce type de menace accompagné d'ultimatum s'est avéré peu efficace, voir totalement caduque. J'ai dû menacer ma femme autrement pour pouvoir me tirer en douce dès vingt heures trente (mais en ayant couché les gosses auparavant !). Non, ce qui m' a véritablement permis d'obtenir gain de cause, c'est la pression que savent si bien pratiquer les syndicalistes émérites qui jamais ne cèdent et campent jusqu'au bout sur leurs positions, même lorsque le bateau coule, préférant mourir avec tout l'équipage, femmes et enfants compris.
C'est lorsque j'ai évoqué à mon amour que sa grasse matinée du samedi matin dont elle bénéficiait pendant que je m'occupais des enfants tout en faisant le ménage avant de partir faire les courses puis préparer le repas, reposait sur le socle instable et fragile de mon bon vouloir. Ce privilège jamais contesté, considéré comme un dû, se retrouvait menacé comme l'insomniaque désespéré vient de perdre l'ordonnance de ses somnifères et du salut qui en découle.
Elle dut alors négocier avec sa fatigue et ma vie de débauche et de dépravation avancée pour finalement capituler, préférant dans ce pourparler tendu renoncer à son vendredi soir familial pour conserver son quota de sommeil. Ce n'est pas tant le fait de me voir partir qui la perturbait mais plutôt le fait de ne pas me voir rentrer après six heures du matin. En effet, ma fille, à l'inverse du métabolisme de sa mère qui nécessite une période importante de repos pour survivre, est dotée d'un organisme qui se contente que d'une très courte durée de sommeil. Ce rechargement de batterie chez cette enfant se traduit par un réveil rapide et précoce. Cela, ma douce et tendre femme ne le supporte pas, c'est pourquoi en bon mari que je suis, j'ai toujours trouvé naturel, de m'occuper de ma progéniture dès que son tendre regard s'ouvre à la lumière du jour (ou plutôt à la pénombre).
En ce qui me concerne, si je pars très rapidement du domicile conjugal, bizarrement, j'en reviens bien moins rapidement comme si mon entrain et ma vélocité du début de soirée était inversement proportionnelle à ma cadence du retour, ceci répondant à une loi statistique des plus complexes. Je n'ai pas d'explication à ce mystère mais je sais toutefois que lorsque je pars, je sais compter au moins jusqu'à dix, ce qui ne se vérifie pas toujours à ma réapparition confuse et embarrassée.
Bien sur, il m'est arrivé de payer cher ces nuits de dépravation. Mon cerveau et mon foi auraient tendance à se liguer contre moi et prendre la défense de ma femme, ce qui me rends encore plus seul dans ces combats matinaux où les cris des enfants et le bruit de l'aspirateur malmènent des maux de tête et des nausées interminables. J'ai donc pris pour habitude de souffrir ce samedi matin, c'est le prix à payer pour conserver ce privilège tant convoité.
Il arrive parfois que je me retrouve seul le vendredi soir, les copains m'ayant lâchement laisser à mon triste sort de célibataire virtuel. Par peur de perdre ou de voir remettre en cause cette faveur, j'ai pris pour habitude de partir quelque soit ma motivation. Sans rien vous cacher, c'est comme ça que j'ai pu me retrouver certains vendredis soirs à dormir dans ma voiture garée dans le garage afin de simuler une absence et accoutumer ma femme à cette tradition qui pouvait du jour au lendemain être remise en cause si ce rythme hebdomadaire se retrouvait cassé.
Mais cette technique sournoise de maintien de privilège a faillit un jour être découvert au petit matin. Comme le véhicule de ma femme est plus spacieux et confortable que ma voiture de fonction, mes lombaires douloureuses avaient jugées plus judicieux d'installer ma dépouille à l'arrière de sa voiture. Pour passer le temps, je comblais l'ennui en écoutant France inter tout en dégustant un trop bon Napoléon. Il n'a pas alors été aisé pour moi, d'expliquer à ma femme ce que je faisais endormi dans sa voiture, la tête baignant dans le vomi...

Ma femme, fidèle lectrice de ce blog, tient à préciser à ceux qui ne me connaissent pas que cette histoire est une pure fiction et nie catégoriquement les faits qui y sont relatés. Quant à moi, je sais par avance que ceux qui me côtoient savent très bien que cette fiction est bien évidement en dessous de la réalité...

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